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AUGUSTO ROA BASTOS

ÉCRITURE ET ORALITÉ

Collection Recherches et Documents -Amériques

latines

dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

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Carla FERNANDES

AUGUSTO Ra A BASTOS
ÉCRITURE ET ORALITÉ

Préfacede Milagros EZQUERRO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

ÉDITIONS UTILISÉES

Romans
Contravida, Madrid, édition Alfaguara Hispanica, 1995, 303 p. El Fiscal, Madrid, édition Alfaguara, 1993, 352 p. Hijo de hombre, Barcelona, Editorial Argos Vergara, 1979, 364 p. (version n° 1) et Hijo de Hombre, Madrid, édition Alfaguara, 1985, 412 p. (version n° 2). Madama Sui, Buenos Aires, édition Seix Barrai, 1995, 302 p. Vigilia del allflirante, Madrid, édition Alfaguara, 1992, 378 p. Yo el Supremo, Madrid, Ediciones Catedra, 1983, 612 p.

Recueils de contes

Antologia personal, México, Nueva Imagen, 1980, 196 p. Contar un cuento y otros relatos, Buenos Aires, Kapelusz, 1984, 122 p. Cuerpo presente y otros cuentos, 2a. edicion, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1972, 119 p. El baldio, 2a. edicion, Buenos Aires, Editorial Losada, 1976, 175 p. El trueno entre las hojas, 4a. edicion, Buenos Aires, Editorial Losada, 1976, 263 p. Los pies sobre el agua, 2a. edicion, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1977, 160 p. Madera quemada, 1a. edicion, Santiago de Chile, Editorial Universitaria, 1967, 169 p. Moriencia, 1a. edicion, Barcelona, Plaza & Janés Editores, 1984, 224 p.

Préface

L' œuvre d'Augusto Roa Bastos, que l'on croyait tarie depuis la publication en 1974 du monumental roman Yo el Supremo (Moi le Suprême), s'est remise à couler abondamment en 1992 avec la publication de Vigilia dei Almirante (Veille de l'Amiral), suivi de El Fiscal (Le Procureur) en 1993, Contravida (Contrevie) en 1994 et Madama Sui en 1995. Cette deuxième étape, commencée après dix-huit ans de pause dans sa production romanesque (mais dixhuit ans où il a écrit beaucoup d'autres textes), renoue avec la première sous bien des aspects, mais elle apporte aussi un renouveau considérable. L'une des constantes de l'œuvre roabastienne est, à coup sûr, la tension dialectique et créatrice entre oralité et écriture qu'analyse ici Carla Fernandes. Comme elle l'expose synthétiquement, la source première de cette tension fondatrice de l'œuvre réside dans la caractéristique de la culture paraguayenne: la co-présence de deux langues, le guarani et l'espagnol, qui suppose la co-présence de deux modes de pensée, au sens large du terme. Les modalités de la cohabitation des deux langues et des deux cultures ont été diverses au cours des siècles, on a pu parler de bilinguisme, de diglossie ou de troisième langue, mais encore aujourd'hui le Paraguay est un pays où la quasi totalité des habitants parlent l'une et l'autre langue, ce qui en fait un cas unique en Amérique Latine. Carla Fernandes étudie la situation linguistique du Paraguay, la survivance et la transmission des textes mythiques oraux dans leurs rapports à l'œuvre de Roa Bastos. Elle analyse avec beaucoup de pertinence la présence dans cette œuvre, non seulement de la langue guarani - que l'écrivain apprit en même temps que l'espagnol -, mais aussi des mythes, légendes, superstitions, croyances que la culture paraguayenne a assimilés depuis des siècles et dont Roa Bastos est l'héritier et le médiateur. Elle montre

comment cette écriture si particulière s'est forgée dans le creuset de la tradition orale dont elle cherche, par de multiples moyens, à conserver l'authenticité et l'incomparable saveur. L'une des apories de cette écriture magistrale est précisément l'impuissance à rendre compte de la parole qui se transmet, de la vibration de la voix, des modulations infinies du sens dans la communication orale. Transcrire la parole c'est, inéluctablement, la trahir, et c'est là peut-être le stigmate indélébile de l'œuvre roabastienne. Mais l'oralité n'est pas seulement la source primordiale de l'écriture, elle lui confère aussi ses caractéristiques fondamentales: répétition et variation. Carla Fernandes passe en revue l'essentiel de l' œuvre de Roa Bastos, depuis les premiers contes publiés, El trueno entre las hojas, jusqu'aux derniers romans, pour suivre la trace de cette structure prégnante qu'elle retrouve à chaque pas, comme une signature. Longtemps après l'avoir mise en œuvre, puisqu'en fait on la trouve déjà dans sa narration, Lucha hasta el alba (Lutte jusqu'à l'aube), dont la première version fut écrite à l'âge de 13 ans, Roa Bastos prit conscience de cette structure et la théorisa, au début des années 80, sous le nom de « poétique des variations ». En se réclamant de la poétique propre de la tradition orale, l'écrivain paraguayen rend hommage à sa culture métisse, non seulement en tant qu 'héritière des modes de pensée et d'expression préhispaniques, mais aussi - et c'est peut-être le plus surprenant et le plus important - en tant que modèle d'écriture. C'est en effet sur ce modèle que se sont forgés, au fil de temps immémoriaux, les grands textes de 1'humanité, depuis les textes sacrés de toutes les civilisations, jusqu'aux Mille et Une Nuits. L'ambition de l'écriture roabastienne est de s'inscrire dans cette filiation mythique de la tradition orale des textes fondateurs, comme en té~oigne, par exemple, la double citation placée en épigraphe de son premier roman Fils d'homme, l'une empruntée à l'Ancien Testament, Livre du prophète Ezéchiel, et l'autre à un texte sacré de la tradition orale guarani, Hymne des morts. La tension entre oralité et écriture, constitutive de l'identité culturelle de l'écrivain paraguayen et fondatrice de sa pulsion à écrire, ne peut définitivement se résoudre. Toute tentative de solution est provisoire et insatisfaisante, toujours à recommencer. Comme le montre très bien Carla Fernandes, la poétique des variations et les multiples échos de l'œuvre à l'intérieur de l'œuvre sont les indices de cette insoluble tension. C'est sans aucun doute à elle que l'écriture roabastienne doit sa cohérence et sa singularité. Milagros Ezquerro 8

INTRODUCTION

La dualité écriture-oralité est une caractéristique importante de l'œuvre d'Augusto Roa Bastos. Composée de deux termes, à première vue contradictoires et opposés, cette problématique se trouve à la lisière de plusieurs domaines de recherche. Elle ne peut être séparée 'd'autres concepts tels que la langue, le langage, l'écriture et la littérature. Les manifestations de l'oralité varient et renvoient davantage à un autre temps et un autre espace. Si l'on excepte sa présence dans certaines traditions, elle n'est pas une caractéristique de l'Occident. En cette fin de vingtième siècle, l'oralité a évolué vers la médiatisation. En revanche, au Paraguay, la problématique écriture-oralité est une donnée socio-culturelle et linguistique manifeste, née de la rencontre de deux mondes et de deux peuples. Issue d'un processus historique séculaire, sa présence au sein de la société paraguayenne demeure conflictuelle. L'oralité survit à travers la langue guarani, ceci indépendamment de la complexité de la situation linguistique du pays, et à travers la littérature guarani dont les textes ont été divulgués, paradoxalement, par l'intermédiaire de l'écriture, du castillan et du travail des ethnologues. Il nous est apparu que la division entre le domaine guarani et le domaine paraguayen actuel n'est pas aussi systématique. D'une part, c'est grâce à l'écriture que cette tradition orale séculaire est aujourd'hui connue. D'autre part, la société paraguayenne est métissée, tant du point de vue ethnique que culturel. L'univers de l'écrit et celui de l'oral peuvent se trouver réunis au cœur de la

littérature paraguayenne. Cette caractéristique a attiré notre attention et nous avons choisi de voir comment elle s'illustrait, plus particulièrement, dans l'œuvre d'Augusto Roa Bastos. Il s'avère que la dualité écriture-oralité se manifeste de deux façons différentes. La culture traditionnelle et la langue paraguayenne sont intégrées à l' œuvre roabastienne. La culture traditionnelle, tout d'abord, y apparaît à travers ses mythes, ses croyances et ses chants. Ces composantes ont été définies, analysées et comparées aux versions données par les anthropologues, les ethnologues ou les folkloristes. Les mythes, en premier lieu, apparaissent de façon brève, compacte mais non moins importante, à travers le mythe des jumeaux, le mythe guayaki des origines, ou bien encore le mythe mbya de l'origine du langage. Ils sont utilisés dans Yo el Supremo de telle façon qu'il est possible de les identifier et de les comparer à leurs sources anthropologiques ou ethnologiques. Ceci même s'ils subissent quelques modifications mineures pour pouvoir ainsi étayer le discours du Suprême. La culture traditionnelle est également représentée par certaines croyances comme Yacy- Yateré, Luison, Pombero, PytaYovai, Mboi-Yagua, Vibora-Perro, Pora et Kumpf. Augusto Roa Bastos ne leur donne pas toujours les caractéristiques qui les définissent traditionnellement. Mais il faut tenir compte du fait que les sources de comparaison disponibles n'ont pas toujours été recueillies avec la même rigueur que le corpus de la littérature guarani. Ces sources varient suivant les auteurs et il existe probablement plusieurs représentations en vigueur, suivant les régions ou les différents informateurs auprès desquels sont recueillies les versions en question. Ces croyances expriment la peur et la superstition dues au simple fait q~e l'on prononce le nom de certaines créatures. La superstition est fondée parfois sur la tradition employée à bon escient, c'est-à-dire que la créature conserve toutes ses caractéristiques. Les croyances peuvent également être transformées et ne garder qu'un point de rapprochement, comme le Yacy-Yateré de « La tumba viva ». Trois modulations sont donc possibles, lorsque ces croyances sont transposées sur le plan fictionnel. Tradition et oralité sont deux éléments présents à travers les chants, si importants au sein de la société et de la culture para10

guayenne. Ceux de l'œuvre d'Augusto Roa Bastos existent vraiment comme le « Campamento Cerro-Lean» ou «Nino Azoté », ou bien sont créés pour l'occasion comme le chant du mens\! qui, quoiqu'inventé, n'en reste pas moins une forme traditionnelle de la chanson paraguayenne, puisqu'il s'agit d'un« compuesto ». Réels ou inventés, ils renvoient au domaine socio-historique et religieux. La plupart du temps, ils exaltent des sentiments de lutte, de justice, de liberté et sont un signe de rébellion. À travers eux, on décèle l'importance du bilinguisme, de la tradition et de la transmission orale ainsi que la place privilégiée qu'occupe la musique au cœur de la sociabilité paraguayenne. Les chants servent à révéler un aspect de la culture traditionnelle, mais aussi à dénoncer une situation socio-culturelle ou socio-historique difficile ou tragique. Si l'oralité est présente à travers la culture traditionnelle, elle l'est également de façon complémentaire, à travers la langue guarani. Son utilisation est problématique en raison même de cette dualité écriture-oralité. Plusieurs solutions sont prônées afin de faire cohabiter les deux langues sur le plan littéraire. Augusto Roa Bastos a été ~'un des premiers à choisir d'intégrer, à l'écriture en castillan, l'univers culturel et linguistique du guarani. Cette tâche difficile s'est traduite par une évolution des procédés employés, depuis El trueno entre las hojas jusqu'à Yo el Supremo. En raison de l'immensité et la complexité d'une telle réalisation, nous avons focalisé notre étude sur Hijo de hombre. On trouve, dans ce roman, des références à la langue vernaculaire. Parfois élogieuses, souvent poétiques, traduisant l'attachement affectif de l'auteur, elles sont autant d'annotations scéniques destinées à informer le lecteur que, même si le texte est écrit en castillan, les personnages s'expriment, quant à eux, en guarani. Des dialogues, des interjections, des exclamations et autres mots non traduits sont dispersés tout au long du roman. Ils renvoient à la nature, au monde animal et végétal, à la vie quotidienne en général, à la nourriture en particulier, et dans tous les cas, demeurent compréhensibles par rapport à leur contexte. Le guarani est également employé dans les formules à travers lesquelles les personnages s'adressent les uns aux autres. Augusto Roa Bastos utilise aussi un système d'astérisques et de renvois en bas de page, dans des passages clés du roman, comme s'il voulait absolument être compris par tous les lecteurs. Il Il

s'agit, presque toujours, d'une phrase entière, explicitée dans un but purement didactique ou documentaire. De même, certaines traductions sont données au fil du récit. Parfois, le guarani est utilisé et traduit de façon poétique. Parfois encore, les équivalents castillans s'accompagnent de commentaires métalinguistiques. Enfin, le chapitre ajouté « Madera quemada » est différent de ce point de vue. La signification des termes guarani demeure plus obscure et l'on peut relever l'emploi de certaines formes agglutinées, procédé très employé dans Yo el Supremo. L'utilisation du guarani, dans ce roman, donne lieu à une élaboration stylistique importante, ainsi qu'à une réflexion théorique sur le langage, la littérature et le dualisme écriture-oralité. Dans un premier temps, l'écriture et l'oralité sont présentes, à travers l'intégration, au domaine de l'écrit, de la tradition culturelle paraguayenne, telle quelle ou bien modifiée, et de la langue guarani, suivant des procédés divers. Nous pouvons dire, dans ce cas, que l'écriture d'Augusto Roa Bastos, par certains de ses aspects, dévoile une oralité traditionnelle, réelle ou fictive, et qui s'écrit à un double niveau. Cette tradition orale nous est connue précisément parce qu'elle a été conservée oralement, mais diffusée par écrit. Lorsqu'Augusto Roa Bastos l'intègre à son œuvre, elle est déjà passée, une première fois, par le tamis de l'écriture. Il en est de même pour la langue guarani. Cette oralité traditionnelle, qui s'écrit, peut être qualifiée de réelle lorsqu'elle rejoint le domaine de l'écriture et de la littérature. En revanche, lorsqu'elle se vide d'une partie ou de la totalité de son contenu ethnologique ou folklorique, pour atteindre d'autres sphères imaginaires, elle devient oralité traditionnelle fictive. En même temps qu'elle se fictionnalise, elle se fait aussi plus symbolique et plus l1;niverselle. La problématique écriture-oralité peut revêtir un autre aspect dans l'œuvre d'Augusto Roa Bastos. L'auteur fait naître l'oralité de l'écriture, de la production textuelle elle-même, à travers l'utilisation d'une narration particulière et de la poétique des variations, à laquelle nous avons ajouté les répétitions, tout aussi significatives. L'espace de l'écriture révèle l'oralité à travers le type de narrateur choisi et la structure de l'œuvre. 12

L'oralité de la narration est fonction de chaque œuvre. Pour ce qui est des contes, on voit s'esquisser deux types de narration: celle qui adopte plusieurs perspectives narratives, celle qui privilégie une ou plusieurs voix. La convergence de plusieurs instances narratives, dans un même conte, rend sa lecture moins aisée. Elle entraîne une certaine recherche sur le plan typographique, qui contribue à rendre un peu plus floues les frontières entre l'oral et l'écrit. Leur place et leur rôle parviennent parfois à s'inverser. De même, la narration peut être assumée par des voix qui parlent ou bien des voix qui racontent. La différence entre elles réside dans le fait que les premières sont entendues comme « en direct ». Le récit des secondes, oral ou écrit, s'adresse à un narrataire qui écoute et qui parfois transcrit ce qu'il a entendu. Cet effet de « voix qui parlent» est obtenu grâce à une reconstitution fictive et littéraire. Fondée sur la mise par écrit d'un discours oral, elle se caractérise par le rythme particulier des phrases, tendant à imiter la modulation de la voix, une typographie et un système de ponctuation particulier. Cette reconstitution s'accompagne généralement de réflexions métalittéraires. Les voix qui racontent impliquent une situation de communication différente et une oralité moins vivace. L'adoption de ces voix narratives est un procédé à travers lequel l'auteur s'efface de plus en plus de son texte, pour permettre un contact plus intense entre le lecteur et le récit qu'il a sous les yeux. La narration de Hijo de hombre est problématique. Il ne faut pas oublier que le roman a été initialement conçu comme un conte. Sa structure semble porter la marque de cette genèse particulière. On établit généralement une division nette entre les chapitres impairs, racontés à la première personne par Miguel Vera et les chapitres pairs confiés à une instance qui s'exprime à la troisième personne. Cette catégorisation est rendue plus complexe par le fait que la perspective narrative, des chapitres pairs comme impairs, est changeante. Le problème peut être résolu en décidant de séparer l'étude de la narration de la structure binaire du roman. Il faut, par ailleurs, tenir compte du fait qu'Augusto Roa Bastos a déclaré que le roman comporte un dédoublement de la « conscience narrative» entre le personnage Miguel Vera, « fil conducteur de l'histoire », et le «personnage collectif», représentant la« masse des opprimés ».

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Il nous semble que la différence entre ces narrateurs va se situer sur le plan de l'oral et de l'écrit. Ils représentent tous le Paraguay. Miguel Vera assume le rôle de témoin et de porte-parole, dans la mesure où son manuscrit permet au personnage collectif de s'exprimer. Lorsque les voix qui traversent le roman sont identifiables, le personnage collectif se fait narrateur-collectif. Ces voix peuplent le roman et mettent l'accent sur les problèmes sociaux, économiques, politiques que le pays doit affronter. La narration collective révèle l'intrahistoire paraguayenne, mais passe aussi dans une certaine mesure par la rumeur. L'oralité de la narration ici peut encore aisément se séparer des problèmes posés par l'écriture, symbolisés par Miguel Vera l'un des narrateurs. Les voix des personnages du peuple caractérisent une oralité d'ordre sociologique, historique ou intrahistorique, qui fait office de témoignage. L'étude de la narration de Yo el Supremo présente des diffIcultés inhérentes à l'extension et à la complexité du roman. Nous nous sommes d'abord attachée à son aspect général, en tenant compte du fait que deux éléments importants caractérisent ce roman: l'intertextualité, qui renvoie à la multiplicité des textes qui le constituent et la polyphonie, qui renvoie aux différentes voix qui le traversent. Le roman se compose de divers textes en rapport avec le domaine de I'histoire ou bien de la littérature. Le narrateur de ces textes peut-il être identique et remplir les mêmes fonctions? L'étude d'éléments tels que le compilateur, les voix narratives des différents textes, les dialogues et les voix qui interrompent le récit peuvent aider à éclairer la narration dans ce roman. Le compilateur est à la fois auteur fictif, personnage et narrateur. Il renvoie davantage au domaine de l'écriture qu'à celui de l'oralité. Sa présence et ses diverses fonctions sont importantes mais très liées au domaine de l'écrit dans la mesure, où il semble intervenir après avoir transcrit les voix des autres personnages. À aucun moment nous n'avons l'impression que le compilateur s'exprime oralement. En ce sens, il règne sur la matière narrative et sur les autres voix auxquelles le roman doit le qualificatif de polyphonique, avec la puissance et les limites que lui concède l'écriture. Même si la dénomination de compilateur annule l'idée 14

d'auteur et de création individuelle, il continue de vivre immergé dans le monde de l'écrit. Les voix narratives des divers textes tels que le Pasquin, l'Auto Supremo, le Cuaderno de Bitacora, la Voz Tutorial et l'Apéndice, sont incontestablement dominées par celle du Suprême. Sa narration est rendue complexe par le fait qu'il veut vivre ce qu'il écrit et inversement. Toute distance semble parfois abolie entre le temps de la narration et celui de l'action. Les dialogues du roman sont autant de manifestations de ces voix narratives. Ils n'ont pas forcément lieu entre humains, ni même entre êtres vivants. L'exemple du dialogue entre Sultan et Héroe est significatif. Rapporté par le Suprême, cet épisode se déroule sous les yeux du lecteur qui a l'impression d'écouter mais aussi de voir la scène. Les voix qui interrompent le récit apparaissent à n'importe quel moment pour attaquer verbalement le Suprême. Ces interruptions sont de plusieurs sortes. Certaines se contentent de donner des indications sur l'état des feuillets et du manuscrit du Suprême, elles guident la lecture. Parfois, elles vont plus loin en introduisant une voix contestataire qui s'adresse sans ménagements au Dictateur. Malgré tout cela, la grande voix narrative de Yo el Supremo reste celle du' Suprême. Il est donc possible d'aborder la narration du roman de ce point de vue. Une comparaison entre ce qui est dicté dans la Circulaire et écrit dans le Cahier a permis de mettre en évidence certaines constantes de son discours, et par la même occasion d'établir une distinction entre l'écriture et l'oralité, créée par le biais de la dictée. Nous sommes parvenue à la conclusion qu'il n'y a pas de différence majeure entre ce qui est écrit ou dicté. Le discours du Suprême, même à l'occasion des dialogues, est fortement intellectualisé. En revanche, son style très rythmé et vivant renvoie à l'oralité. Mises sur le même plan, l'écriture et la dictée peuvent être remplacées par une équivalence entre l'écriture et l'oralité. Nous pouvons parler d'une oralité reconstituée littérairement grâce à un travail sémantique et sonore réalisé sur l'écriture. C'est ce qu'a démontré une étude du langage du Suprême fondée sur son style et les éléments qui le composent: le vocabulaire, la syntaxe, les figures, le rythme et l'expression orale; cette étude étant tou-

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jours menée à partir de la première séquence du Cahier Privé et de la Circulaire. Nous avons également voulu voir quelles étaient les caractéristiques de la voix du Suprême roabastien, en comparant une lettre adressée, dans le roman, au délégué d'Itapua et la correspondance qui a réellement existé entre Francia et ses délégués. D'un point de vue stylistique, cette voix ne porte pas particulièrement la marque du XIXe siècle, même si son langage est parfois empreint de quelques archaïsmes. Aussi, tout porte à croire que le Suprême d'Augusto Roa Bastos a conservé l'esprit mais non la voix du docteur Francia. L'union de la narration et de l'oralité est à la fois préparée, anticipée et continuée par la poétique des variations. Les voix que l'on peut entendre, tout au long des récits roabastiens, évoluent dans une structure particulière, qui est celle d'une œuvre ouverte. La frontière entre le conte, le roman et l'œuvre de théâtre y est inexistante. Cette caractéristique est une conséquence de l'évolution subie par le conte et le roman, devenus auto-critiques et autoréflexifs, ainsi que du traitement qu'ils font tous deux du langage. Augusto Roa Bastos a théorisé cette poétique des variations' après l'avoir appliquée à son œuvre. Parmi les éléments qui la constituent ressort la volonté de laisser vivre l'oralité au sein de l'écriture. Cette poétique est en grande partie issue du double univers linguistique paraguayen et des problèmes qu'il pose sur le plan littéraire. Elle prône une conception particulière de l' œuvre et de sa structure, de l'auteur qui se considère comme un lecteur, et de l'acte de lecture qui est une transformation incessante. Cet aspect est presque passé inaperçu pour les contes. Certains sont pourtant repris quatre, voire cinq fois, d'un recueil à l'autre avec des modifications. Celles-ci vont du simple changement de graphie, à la réécriture presque entière d'un conte comme « La excavaci6n », en passant par la suppression ou l'ajout de certains mots, expressions ou phrases entières. Dans le cas des contes, ces variations correspondent à une évolution stylistique de l'auteur. La seconde version de Hijo de hombre concrétise les variations de ce roman et correspond au moment de l'énonciation théorique de cette poétique. Sa pratique équivaut à une sorte de mise en abyme de la théorie élaborée à son sujet. Les contes qui 16

ont subi des. variations sont aussi ceux qui questionnent des éléments essentiels tels que l'écriture, l'oralité, les modes de représentation du réel. Dans Hijo de hombre, bien des variations ont un rapport avec la problématique écriture-oralité. Yo el Supremo et l'accès à l'œuvre dramatique ouvrent la voie à une structure nouvelle et à une forme d'oralité plus immédiate et spontanée. Cette poétique obéit aussi à l'idée que l'on ne peut plus rien inventer. Fidèle à lui-même, l'écrivain réélabore le matériau que constitue sa propre œuvre. Et même si aucune poétique ne les définit, les répétitions sont néanmoins importantes et significatives, en particulier dans les œuvres postérieures à Yo el Supremo.

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Première partie

PRÉSENCE DE LA CUL TURE TRADITIONNELLE PARAGUAYENNE DANS L'ŒUVRE

Chapitre Premier LA TRADITION ORALE GUARANI

Il nous semble impossible de traiter un thème tel que le nôtre sans avoir au préalable dressé un panorama, tant culturel que linguistique du pays. C'est par rapport à lui que prend sens le dualisme écriture-oralité, dualisme qui concerne à la fois le Paraguay, Augusto Roa Bastos et son oeuvre. Afin de rendre plus explicite la suite consacrée plus particulièrement à l' œuvre d'Augusto Roa Bastos, nous aborderons, dans un premier temps, la situation linguistique paraguayenne, puis la survivance de la littérature traditionnelle guarani. Nous choisissons de laisser de côté un panorama de la littérature paraguayenne et du contexte culturel dans lequel surgit l' œuvre d'Augusto Roa Bastos. Son parcours personnel, sous la fonne de biographie sera également écarté. Pour chacun de ces aspects, nous renvoyons le lecteur à la bibliographie se trouvant à la fin de ce travail. La perspective d'analyse choisie ici est essentiellement linguistique et littéraire, mais demeure néanmoins inséparable d'un contexte historique particulier qui l'explique et l'éclaire. Pour chacun des points abordés, c'est grâce à l'écriture que l'on peut aujourd'hui parler de tradition et d'oralité.

A- LA SITUATION LINGUISTIQUE PARAGUAYENNE Bartomeu Melia a publié en 1992 La lengua guarani del Paraguay. Historia, sociedad y literatural qui est, à notre connaissance, l'un des ouvrages les plus complets sur la question. Divisé en quatre chapitres, il comprend une approche ethno-historique du peuple guarani et de sa langue, un second chapitre consacré au guarani colonial, un troisième qui traite du guarani paraguayen, le quatrième enfin s'attache au guarani indigène. Les pages qui suivent, pour les raisons énoncées plus haut, se fondent essentiellement sur cet ouvrage. La situation linguistique paraguayenne est un problème vaste et complexe. Certains utilisent pour désigner cette situation le terme de bilinguisme, d'autres celui de diglossie, d'autres encore parlent d'un glissement vers « l'alinguisme », ou bien soulignent l'existence d'une « troisième langue» au Paraguay2. D'après B. Melia: «... la lengua guarani es la gran metafora cultural e hist6rica de un conjunto de pueblos que encontramos en las cuencas subtropicales de los rios Paraguay, Parana y Uruguay, en América deI Sur» (p. 15). La Constitution paraguayenne de 1992 déclare le guarani langue officielle du pays, au même titre que le castillan. Avant cette date et d'après l'Article 5 de la Constitution de 1967, le castillan était langue « Nationale et Officielle» et le guarani n'était reconnu que comme langue «Nationale »3. Pour l'UNESCO la « langue nationale» : « es la de una entidad politica, social y cultural ». La langue officielle est: « la que se emplea en la tramitaci6n de los asuntos de gobiemo » (legislativos, ejecutivos y judiciales)4.

1. Bartomeu Melia, La lengua guarani del Paraguay, Madrid, Editorial MAPFRE, 1992, 338 p. 2. Bartomeu Melia s'interroge: «Cada dia se hace mas dificÏl saber cual es la lengua deI Paraguay. l,Habrfa entrado el Paraguayen una etapa, que no es tendencia hacia el monolingüismo ni afirmaci6n del bilingüismo, sino deslizamiento hacia el alingüismo? », in « El Guarani dominante y dominado », Una nacion, dos culturas, Asuncion, Ed. CEPAG, 1988, p. 39. 3. Cf. R. Bareiro Saguier, «Bilingüismo, alfabetizaci6n y educacion en Paraguay», in América. Cahiers du CRICCAL, Politiques et productions culturelles dans l'Amérique latine contemporaine, N° l,1er semestre 1986, p. 32. 4. Cf. Leonardo Manrique Castaneda, «Algunas observaciones sobre el bilingüismo del Paraguay», in Sociedad, lengua y bilingüismo, tome I, Asuncion, Centro Paraguayo de Estudios Sociologicos, 1982, p. 63. 22

En raison de l'ampleur et de la difficulté du problème, nous n'en aborderons que quelques aspects susceptibles d'éclairer l'utilisation du guarani dans l'œuvre d'Augusto Roa Bastos.
1- La langue guarani

Bartomeu Melia signale que les premiers bilingues castillanguarani furent des membres des expéditions de Juan Diaz de Solis (1515), de Sebastian Caboto (1526) et de Diego Garcia Moguer (1528). Le rôle de ce bilinguisme naissant est important sur le plan politique5. Plus tard, à l'époque coloniale, l'usage de la langue guarani s'étend largement panni la population créole. L'auteur considère que: «Se forma asi un campesinado, politicamente espanol, lingüisticamente guarani [...]. Con esto se consolidaba, no una de las pocas sociedades verdaderamente bilingües [...] sino una sociedad' colonial espanola preferentemente monolingüe en una lengua indigena : el guarani» (p. 58). Peut-on, pour autant, parler de « métissage linguistique» ? Les avis à ce sujet sont extrêmement partagés. De nombreux chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi la langue guarani survit encore aujourd'hui, alors que le peuple guarani a pratiquement disparu. D'après B. Melia, les deux éléments le plus souvent avancés pour répondre à cette question sont le métissage et la colonie. Il souligne que: «La historia lingüistica deI Paraguay sera fundamentalmente, en adelante, la historia de la hispanizaci6n deI guarani» (p. 68). D'autres chercheurs expliquent effectivement la survivance du guarani par la rencontre au XVIe siècle des Espagnols et des Indigènes. D'après eux, elle a été moins violente que dans le cas du Pérou ou du Mexique. Par ailleurs, ces Espagnols s'installent sur le territoire paraguayen en tant que colons. L'isolement et la pauvreté du pays vont faciliter le métissage.

5. Il précise: « Este bilingüismo de interpretacion ofrece un rasgo caracteristico de 10 que sera el bilingüismo paraguayo. El guarani es usado por los castellanohablantes con propositos tipicamente coloniales, sean éstos el ejercicio de un poder politico, el intercambio comercial 0 la misi6n. [...] El guarani de los intérpretes... es el guarani pensado y hablado para decir un pensamiento y una orden castellana. », B. Melia, La lengua guarani del Paraguay, op. cit., p. 53. 23

La survivance de la langue autochtone peut également s'expliquer par le fait que, en accord avec la structure de la famille guarani, la mère indienne s'occupe de l'éducation de l'enfant métis et lui transmet sa langue. C'est, sans doute, une des raisons principales du maintien de la langue guarani qui reste la langue de la mère, la langue du cœur et de la terre. L'expérience des jésuites au Paraguay est le troisième facteur propice à la survivance du guarani. On peut souligner les liens étroits qui unissent, à cette époque, les concepts de politique, religion et langue. La politique culturelle de l'Espagne, en tant que pays colonisateur va se modifier au cours de ces siècles, mais la langue reste le principal objet de celle-ci. Carlos V et Felipe II recommandent que l'évangélisation se fasse dans les langues indigènes. Les missionnaires cherchent à assurer leur pouvoir, et la conservation de la langue aborigène dans les Réductions est un bon moyen pour y parvenir. Le guarani est choisi comme « langue générale» pour l'évangélisation, c'est-à-dire comme langue de communication entre les différentes tribus d'une vaste région. En 1767, avec l'expulsion des jésuites, Carlos III ordonne que seul le castillan soit parlé en Amérique6. Cependant, ces mesures politiques n'ont pas mis fin à l'influence que les langues américaines ont exercée sur l'espagnol et inversement. Par ailleurs, il existe des facteurs qui ont contribué à freiner le développement de la langue guarani et qui font que l'on puisse parler d'une <~ troisième langue» en vigueur au Paraguay. On situe la naissance de cette troisième composante linguistique, différente à la fois du castillan et du guarani, précisément à l'époque coloniale. Le jésuite Martin Dobrizhoffer est le premier à utiliser cette terminologie, en 1784. B. Melia souligne que: « En esta época ha surgido una nueva lengua guarani de los espaiioles... propia de los campesinos... Si hay dos lenguas y aun una « tercera lengua », esto proviene de que hubo una nueva sociedad, que no una nueva raza. Hay una tercera lengua porque hay una tercera sociedad7 ».
6. Rubén Bareiro Saguier, « Encuentro de culturas », De nuestras lenguas y otros discursos, Asuncion, Universidad Catolica, Biblioteca de Estudios Paraguayos, 1990, p. 13. 7. B. Melia, La lengua guarani dei Paraguay, op. cit., pp. 59, 60. Il ajoute se réfèrant au guarani créole: « La aparicion deI guarani de los colonos... puede ser calificado metaforicamente de « tercera lengua », aunque en realidad es un nuevo dialecto. .. », ibid., p. 66. 24

Ajoutons encore que durant l'époque coloniale, le guarani fut simplement utilisé dans son registre familier. Cette langue subit alors des changements morpho-syntaxiques et lexicaux importants. A la langue vernaculaire s'intègrent progressivement de nombreux hispanismes ainsi que des néologismes (p. 63-64). Pour B. Melia 1'histoire du guarani est aussi I'histoire d'une domination. Effectivement: «La sociedad colonial fue desde el principio oficialmente castellana; la lengua guarani no entraba en la administraci6n ni en la politica oficial. El guarani colonial carecia de sostén literario, cuando al mismo tiempo estaba en contacto con una lengua castellana que habia entrado en marcado proceso de literaturismo. Poco a poco, iba apareciendo un guarani paraguayo con todas las caracteristicas de lengua vernacula : lengua materna de un grupo dominado social 0 politicamente por otro que habla una lengua diferente8 ». Il faut souligner également le rôle prépondérant joué par les missionnaires dans la formation du guarani colonial9. Les chercheurs font habituellement référence à trois modalités linguistiques différentes: le «guarani tribal », le «guarani jesuitico» ou «misionero » et le « guarani paraguayolO ». Un certain nombre d'Indiens, appelés «monteses» ou « selvaticos» ou encore «caagua» sont restés en dehors du système social, économique et bien sûr linguistique, proposé par la société coloniale ou par les Missions: « La historia paralela de los guaranies « libres» desarrollo también estados de lengua y formas de discurso que escaparon de las interferencias coloniales. Historia y sociedad no colonizadas mantienen a su vez una lengua no colonizada II ». La langue nommée aujourd'hui « guarani tribal» différait donc à la fois du guarani créole et jésuitique. Ce n'est qu'au xxe

8. Bartomeu Melia, « El guarani dominante y dominado », in Una nacion dos cu/turas, op. cit., p. 41. 9. Et ceci bien que B. Melia établisse une nette distinction, déjà au XVIIIe siècle, entre le guarani paraguayen et le guarani des Missions. Cf. La lengua guarani dei Paraguay, op. cit., pp. 65-67. 10. Cf. German de Granda, «Algunas precisiones sobre el bilingüismo deI Paraguay», in Lingüistica espanola actual, n° 1, 1982, pp. 105-109 et Grazziela Corvalan, I,Qué es el bilingüismo en el Paraguay?, Asuncion, Centro Paraguayo de Estudios Sociologicos, 1983, p. 17. Il. B. Melia, La lengua guarani del Paraguay, op. cit., p. 242. 25

siècle qu'elle sera recueillie par les ethnographes qui se sont intéressés à la tradition orale paraguayenne. Cette langue indigène se limite, de nos jours, aux trois ethnies guarani de la zone orientale. On peut citer parmi elles: les Ava katu été, également appelés Chiripa - ce sont les descendants des Guarani du Guaira et du Mbaracaju12 -, les Pai-tavyterà ou Kayova et les Mbya, l'ethnie qui a subi le moins d'influences extérieuresl3. Sur le plan linguistique et historique, le guarani tribal présente des points communs avec les parlers du XVIe siècle de la famille tupi-guarani. Il a conservé des caractéristiques grammaticales et phonétiques archaïques qui le rendent, semble-t-il, incompréhensible à un interlocuteur parlant guarani-paraguayen. Le « guarani jesuitico » ou « misionero » a sans doute disparu, en tant qu'entité linguistique avec l'expulsion des Jésuites en 1767, puis avec la ,Guerre de la Triple Alliance et la dispersion des habitants des missions, et enfin avec les profonds changements socio-économiques du gouvernement Francia 14. Le guarani des Missions a donc été parlé de 1623 à 1767, au sud du fleuve Tebicuary, limite entre les Réductions et le reste du territoire: « Ofrecia, a juzgar por los testimonios que han llegado hasta nosotros, una fisionomia lingüistica claramente conservadora, escasamente hispanizada aunque claramente sometida a una fuerte reestructuraci6n interna orientada por configuraciones mentales de orientaci6n cristiana cat6lica. .. »15. Pour B. Melia, il s'agit d'une autre variété de guarani dialectal. Dans les pages consacrées au guarani jésuitique, il met l'accent sur l'admiration et le respect que les missionnaires ont éprouvés pour la langue indigène. Ces deux facteurs ajoutés à leur tâche évangélisatrice les ont conduits à s'intéresser de très près au guarani. Et à la réduction du peuple guarani a succédé la réduction de sa languel6. A tel point qu'au XVIIIe siècle: « El guarani jesuitico
12. Ibid., pp. 245-246. 13. Ibid., pp. 247-250. Il faut ajouter également à ces trois ethnies vivant sur le territoire paraguayen les Chiriguanos boliviens. 14. Cf. Branislava Susnik, El roi de los indigenas en laformaci6n y en la vivencia del Paraguay, Torno II, Asuncion, Instituto Paraguayo de Estudios Nacionales, 1983, pp. 168-17.4. 15. German de Granda, «Algunas precisiones sobre el bilingüismo deI Paraguay», in Lingüistica espanola actual, voI.4, n° 1, 1982, p. 105. 16. B. Melia fait allusion à la réduction de la langue guarani à l'écriture, qui se produit tout au long du XVIe siècle; à la réduction grammaticale: la première 26

o misionero conforma una realizaci6n lingüistica distinta del guarani paraguayo en gesti6n y deI guarani de los grupos que han permanecido libres en la selva» (p. 88). Mais, ce dialecte va disparaître peu à peu après le départ des jésuites et ne sera plus jamais parlé au Paraguay. Quant au guarani paraguayen, il a pour base originelle le parler du groupe occidental Kari'o. Lorsque les Espagnols arrivent à Asunci6n au XVIe siècle, c'est ce groupe de la famille tupi-guarani qu'ils rencontrent en premier. Le guarani-paraguayen parlé actuellement dans le pays est cette langue indigène à laquelle se sont intégrés, au cours des siècles, un certain nombre d'hispanismes 17. D'après Grazziela Corvalan, il se distingue des deux cas précédents: « Tanto por sus rasgos lingüisticos actuales como por su evo1uci6n hist6rica. Su caracteristica mas relevante consiste en su clara tendencia innovadora. Tanto en su sistema gramatical como en el propio léxico que esta intluenciado notablemente por el espafiollocal18 ». B. Melia estime que le guarani était la langue la plus importante du pays jusqu'à la guerre de 187019. Le conflit contre la Triple Alliance « levant6 la lengua guarani a simbolo y causa de identidad nacional... el pueblo... hizo causa comun en torno a la lengua guarani» (p. 168). A ce moment-là fait également son apparition une littérature en guarani de type profane, qui se distingue des productions littéraires des Missions. Cependant la période de l'après-guerre voit resurgir une politique « anti-guarani». La langue indigène est considérée comme un frein au développement du pays: « El castellano es la civilizaci6n contra la barbarie deI guarani, conforme a la ideologia argentina de la época» (p. 169). Le conflit du Chaco (1932-1935) contribue à la renaissance du prestige du guarani. En effet: « En esta guerra el gobierno, por razones de seguridad, prohibi6 el uso deI espanol en el campo de

grammaire guarani imprimée est cel1e de A. Ruiz de Montoya, Arte de la lengua guarani (1639) ; et à la réduction au dictionnaire. Le premier dictionnaire connu et publié est également l' œuvre de Montoya: Tesoro de la lengua guarani. Cf. La lengua guarani ~el Paraguay, op. cit., pp. 79-89. 17. Cf. Leon Cadogan, «En tomo al "guarani paraguayo" 0 "coloquial" », Caravelle, C.MB.L.B., Toulouse, n° 14, 1970, pp. 31-41. 18. Grazziella Corvalan, i Qué es el bilingüismo en el Paraguay?, op. cit., p. 17. 19. B. Melia, La lengua guarani del Paraguay, op. cit., p. 165. 27